Si son parcours en équipe nationale a pu être questionné, Brahim Hemdani a répondu avec brio, alors qu’il n’avait pas été interrogé sur son lien avec l’Algérie. Après avoir rappelé qu’il venait régulièrement en Algérie, sa réponse en kabyle au journaliste de la Chaîne 2 restera peut-être le moment le plus fin et le plus abouti de son premier grand oral.
Pour sa première sortie médiatique comme sélectionneur de l’Algérie, Brahim Hemdani a gagné des points. Les doutes qui accompagnent sa nomination, notamment en raison de sa faible expérience comme entraîneur principal en club, n’ont évidemment pas disparu en une conférence de presse.
Premier grand oral réussi
Mais le successeur de Vladimir Petkovic a déjà montré qu’il était un communicant brillant. Plus loquace que le technicien suisse, beaucoup plus disert que Djamel Belmadi lors de ses dernières années, Hemdani a exposé avec précision son projet de jeu, sa volonté d’installer un onze-type, la place accordée aux jeunes ou encore sa stratégie envers les binationaux. Mais le plus impressionnant a été la capacité de l’imperturbable ex-international algérien, à désamorcer, avec calme et souvent le sourire, les sujets sensibles liés à son expérience, à la légitimité de son staff ou à son propre parcours avec les Verts. Une conférence de presse ne gagne pas un match et l’aisance devant un micro n’offre aucune garantie sur un banc. Brahim Hemdani le sait certainement mieux que quiconque.
En costume, sans cravate, mélange de sérieux et de décontraction
Cependant le natif de Colombes se savait attendu jeudi à la salle de conférence Mohamed Sellah du stade Nelson Mandela. L’ancien international, 4 sélections, ayant évolué notamment à l’Olympique de Marseille ou les Glasgow Rangers, est arrivé en costume, sans cravate, un mélange de sérieux et de décontraction. Hemdani ne possédant pas encore, comme technicien, le vécu généralement associé à une fonction aussi exposée, a pris très au sérieux ce premier rendez-vous avec la presse. Le nouveau sélectionneur a réussi, pendant un peu plus d’une demi-heure, à présenter ses idées et répondre au scepticisme ambiant sans paraître sur la défensive, tout cela avec une maîtrise certaine.
«On doit construire une force collective forte»
«L’identité de jeu est importante et nous allons proposer un projet qui permette d’aller vers une identité claire», a-t-il annoncé d’emblée. Celle-ci devra, selon lui, «suivre l’ADN de ce qu’est l’équipe nationale d’Algérie et les caractéristiques des joueurs algériens». Il imagine donc une équipe tournée vers le but adverse : «Un jeu basé sur le fait de jouer vers l’avant, de prendre des initiatives et aussi des risques». Le discours aurait pu ressembler à une déclaration d’intention parmi d’autres. Hemdani l’a cependant complété en rappelant que la liberté offensive ne pouvait exister sans sécurité collective. «Cette identité de jeu ne pourra naître que si nous arrivons d’abord à construire une force collective forte, avec une base solide et des fondamentaux défensifs forts.»
«Les équipes qui prennent beaucoup de buts ne vont pas loin»
Le sélectionneur dit avoir retenu une leçon simple des dernières grandes compétitions : les équipes les plus fragiles défensivement finissent rarement par aller loin. «Lors de la dernière compétition, on s’est aperçu que les équipes qui prenaient beaucoup de buts n’allaient pas loin.» La solidité ne constituera donc pas une fin, mais le point de départ de tout le reste : «C’est la base à partir de laquelle nous allons essayer de développer du jeu, de prendre des initiatives et faire en sorte que les joueurs, notamment offensivement, puissent exprimer leur potentiel».
«La fenêtre FIFA est courte, mais nous devons nous adapter»
Hemdani n’entend pas renier les qualités créatives de ses joueurs pour sécuriser son équipe. Il veut, au contraire, leur construire un cadre dans lequel ils pourront s’exprimer sans exposer continuellement le collectif. Une sélection capable de prendre des risques avec le ballon, mais moins vulnérable lorsqu’elle le perd : voilà, en substance, le premier visage qu’il aimerait lui donner. Il faudra toutefois transmettre ces principes dans un temps extrêmement limité. Arrivé peu avant le rassemblement, le nouveau staff n’a pas bénéficié d’une longue période d’observation. Hemdani ne s’en est pas servi comme excuse. «C’est vrai que la fenêtre FIFA est courte entre notre arrivée à la tête de la sélection et la préparation du rassemblement. Mais ce sont des problématiques que les entraîneurs doivent être capables de gérer. Nous devons nous adapter.»
«Les joueurs sont une partie de l’équation, le staff aussi»
Le travail a déjà commencé par la supervision du plus grand nombre de candidats possible. «Peu importe leur championnat et le niveau où ils évoluent.» Il se poursuivra dès les premiers entraînements par la transmission de repères précis. «Nous allons essayer de proposer un projet de jeu clair afin que les joueurs sachent où ils vont dès le début du rassemblement, de telle manière qu’ils puissent se l’approprier et le défendre sur le terrain.» Le choix des mots n’est pas anodin. Hemdani ne souhaite pas seulement que ses internationaux exécutent un plan. Il veut qu’ils se l’approprient, y croient et soient capables de le porter lorsque le match échappera au scénario préparé. «Les joueurs sont une partie de l’équation, le staff aussi. Nous sommes un ensemble. Nous allons essayer d’être cohérents et de correspondre au maximum au projet de jeu que nous voulons défendre.»
«1re mission : tendre vers une organisation»
Sa deuxième grande orientation concerne la composition de l’équipe. Ces dernières années, la sélection a souvent changé de visages, parfois d’une rencontre à l’autre, notamment lors de la Coupe du monde. Hemdani souhaite rapidement dégager une hiérarchie et une ossature. «La première mission de chaque entraîneur est de tendre vers une organisation et une composition-type d’un match à l’autre», a-t-il expliqué. Il n’ignore évidemment pas les spécificités du football international : «Une sélection, c’est particulier. Nous sommes tributaires des blessures et des suspensions. Il faut donc faire en sorte que lorsqu’un joueur sort, un autre puisse le remplacer».
«Chercher une base la plus élargie possible autour d’un onze»
Son projet ne repose donc pas sur onze joueurs intouchables, mais sur un noyau identifiable, soutenu par des remplaçants capables de préserver l’équilibre général. «Nous allons chercher une base la plus élargie possible autour d’un onze, puis essayer de donner de la stabilité. Si ça change tous les quatre matins, c’est beaucoup plus compliqué.» Cette stabilité doit permettre de créer des automatismes, mais aussi de réduire l’incertitude qui entoure parfois la sélection. «Si nous tendons vers cela, nous aurons davantage de chances d’avoir de la stabilité dans les performances et les résultats.» Une manière de signifier que, sous sa direction, une bonne prestation ne devra plus rester un épisode isolé.
«La jeunesse, c’est bien, mais les choses, il faut aller les chercher»
La reconstruction ne passera toutefois pas uniquement par les joueurs déjà installés. Les retraits de plusieurs cadres après la Coupe du monde ont ouvert un nouveau cycle. Hemdani considère cette évolution comme naturelle. «Des joueurs qui ont beaucoup donné à la sélection ont décidé de se retirer. Cela fait partie de la suite logique des sélections, tous pays confondus. Ce n’est pas propre à l’Algérie.» Ces départs créent un vide, mais aussi un appel d’air. Le sélectionneur a employé l’une des formules les plus fortes de sa conférence en évoquant «une opportunité pour la jeunesse de venir et de prendre le pouvoir». La porte est ouverte, à condition de la pousser puis de s’imposer : « La sélection appartient à ceux qui veulent y entrer à et s’y installer». Hemdani ne distribuera cependant pas les places sur la seule foi d’une année de naissance. «La jeunesse, c’est bien, mais les jeunes aiment parfois avoir les choses assez rapidement. Or, les choses, il faut aller les chercher.»
«Belloumi doit m’inciter à le faire démarrer»
Le sélectionneur ne compte pas davantage bouleverser tout son groupe dès son premier rassemblement : «On ne peut pas envoyer beaucoup de jeunes sur des matches où les enjeux sont importants. Il va falloir trouver une balance entre ceux qui sont là depuis quelque temps et les jeunes joueurs qui montrent leurs qualités». Bachir Belloumi symbolise cette nouvelle concurrence. Retenu après ses bonnes prestations en club, il pourrait profiter de ce changement d’époque, mais sa présence dans la liste ne lui garantit rien. «Nous l’avons suivi au même titre que tous les joueurs. Aujourd’hui, il est prématuré de dire qui commencera le premier match contre la Zambie», a prévenu Hemdani. «Il a des qualités, il les a démontrées et c’est pour cela qu’il est dans la liste. Maintenant, au même titre que les autres, il va falloir qu’il m’incite à le faire démarrer.»
Le message envoyé au jeune ailier vaut pour tous : la convocation constitue une reconnaissance, pas un statut.
«Il n’était pas question d’exclure qui que ce soit»
Cette première liste ne doit pas non plus être considérée comme un jugement définitif. Hemdani assure être arrivé sans idées préconçues, consignes extérieures ou contentieux hérités de la période précédente. «Quand je suis arrivé, je ne suis pas venu avec des idées arrêtées ni avec des messages qu’on m’aurait transmis. Il n’était pas question pour moi d’exclure qui que ce soit.» Puis il a énoncé un principe clair : «Tous les joueurs sont susceptibles d’être sélectionnés. Personne n’a été écarté pour une raison disciplinaire ou autre. À l’avenir, seuls les résultats sportifs et les performances seront les facteurs déterminants pour établir une liste. Aujourd’hui, c’est une remise à zéro complète et ils ont tous leur chance».
«On a des gardiens plus jeunes, mais la porte est ouverte à Benbot»
Ce nouveau départ ne signifie pas que tout sera toléré. Si un joueur adopte, à l’avenir, un comportement incompatible avec les règles fixées par le staff, le sélectionneur prendra les décisions nécessaires. Mais personne n’est condamné pour des faits antérieurs à son arrivée. L’absence d’Oussama Benbot répond ainsi à un choix sportif du moment et non à une exclusion. «Nous avons des gardiens un peu plus jeunes. Mais s’il est performant avec son club, la porte lui est ouverte et il aura éventuellement la possibilité de venir défendre quelque chose au sein de la sélection.»
«Kohili est dans les radars de la FAF»
Ben Ahmed Kohili, meilleur buteur de la sélection conduite par Hemdani lors des Jeux méditerranéens, reste lui aussi surveillé. Le nouveau patron des Verts connaît ses qualités, mais attend qu’il franchisse de nouveaux paliers et bénéficie davantage d’occasions en club. «Kohili est suivi, il est dans les radars de la Fédération. Si les opportunités se multiplient avec son club, ses chances de venir en sélection augmenteront. Il est avec la sélection d’en dessous et je lui souhaite vraiment d’arriver à rejoindre la sélection A.» Hemdani conserve d’ailleurs une connaissance précieuse de la génération qu’il a dirigée auparavant. «J’ai beaucoup appris avec eux et j’ai eu beaucoup d’entretiens individuels. Rien n’est exclu, tout est ouvert.» Il a néanmoins constaté que plusieurs de ces jeunes n’avaient pas encore un temps de jeu suffisant dans leur club. «Ils sont dans un processus de développement. Mais je suis convaincu que certains arriveront, à terme, au niveau supérieur et taperont à la porte de la sélection.»
«Essayer de convaincre le maximum de binationaux»
Le renouvellement passera également par le recrutement de jeunes binationaux. Sur ce dossier particulièrement suivi, Hemdani ne s’est pas contenté de déclarer que son staff restait attentif. Il a révélé que des démarches avaient déjà été entreprises. «Nous les avons identifiés depuis un certain temps. Nous avons pris attache avec certains d’entre eux, nous avons eu des communications et des échanges», a-t-il annoncé, sans dévoiler leurs identités. Le sélectionneur mesure la difficulté du choix demandé à des joueurs parfois très jeunes : «Ils ne sont pas forcément assez matures pour prendre une décision difficile, qui les engage à moyen, voire à long terme». Il ne promet donc pas de convaincre tout le monde, mais entend présenter le projet algérien au plus grand nombre. «Nous allons essayer de mettre tous les atouts de notre côté pour convaincre un maximum de joueurs, qui ont du talent, de rejoindre la sélection. C’est un processus compliqué, mais nous allons nous donner toutes les chances d’aboutir.»
« Les décisions finales, c’est moi »
La conférence devait aussi permettre de comprendre le fonctionnement du nouveau staff. Sur ce point, Hemdani a défini la chaîne de commandement sans laisser de place à l’ambiguïté. Antar Yahia participera à l’organisation du travail et pourra intervenir dans l’élaboration des listes, mais l’autorité suprême restera celle du sélectionneur. «C’est moi qui prends les décisions finales, a-t-il tranché. Antar est l’entraîneur adjoint. Il m’assistera dans l’organisation, que ce soit sur le terrain ou éventuellement dans l’élaboration de la liste, parce que cela fait aussi partie de son rôle. Les missions de chacun sont très bien définies et établies. Il n’y a aucune ambiguïté.» Le choix du nouveau capitaine lui appartiendra également. Hemdani dit avoir une idée, sans encore livrer le nom de l’heureux élu. «C’est une fonction qui n’est pas évidente et qu’on ne peut pas donner à n’importe qui.» Dans une équipe en mutation, le futur porteur du brassard aura notamment pour mission d’accompagner les plus jeunes et de faciliter la transition entre les générations.
Il n’a esquivé aucun sujet
Une fois le football, les joueurs et l’organisation du staff abordés, les questions sont devenues plus personnelles. C’est là que Hemdani était peut-être le plus attendu. Sa faible expérience comme entraîneur principal, son aptitude à diriger un vestiaire composé de joueurs accomplis et la légitimité internationale de son équipe technique lui ont été opposées. Il n’a ni esquivé ni affiché la moindre crispation.
«J’ai connu le haut niveau en tant que joueur. Ce sont des vestiaires que je connais parfaitement bien, tout comme les compétitions à enjeux», a-t-il répondu. «J’assume pleinement la responsabilité d’être avec ces joueurs. Au contraire, j’ai envie d’être au milieu d’eux, de créer une force collective et d’aller chercher des objectifs élevés. Je suis très à l’aise.»
«C’est bien, vous êtes direct. J’adore les gens directs»
L’ancien entraîneur du Marignane FC a également défendu son entourage, rappelant que ses collaborateurs possédaient une connaissance réelle du football africain, des rencontres internationales et des matches à élimination directe. Une façon de répondre au scepticisme sans le nier ni tomber dans l’agressivité. Face aux critiques qui ont accompagné sa nomination, Hemdani a affiché la même distance. «Je suis dans ma bulle et je ne prête pas attention à cela. Je n’ai pas de réseaux sociaux. Je ne ferai jamais l’unanimité et ce n’est pas ce que je recherche. Ce que je recherche, c’est d’avoir une relation forte avec mes joueurs, de défendre un projet de jeu fort et d’obtenir des résultats.» La question la plus sensible concernait son propre parcours international et le fait d’avoir rejoint tardivement l’équipe d’Algérie lorsqu’il était joueur. Le journaliste lui a demandé comment il pourrait convaincre des binationaux de choisir rapidement les Verts alors que lui-même avait longtemps attendu et aurait même déconseillé à Samir Nasri de rejoindre les Verts, selon les propos de ce dernier. Hemdani a souri : «C’est bien, vous êtes direct. J’adore les gens directs».
«J’assume ce que je fais et ce que je dis»
Puis il a répondu sur le fond, sans renier son histoire : «Quand on fait une carrière, on effectue des choix en fonction des contextes et de nombreux paramètres. Je suis très à l’aise avec cela. J’assume ce que je fais et j’assume ce que je dis». Son passé ne l’empêchera donc pas d’aller à la rencontre des futurs internationaux : «Cela ne va pas m’empêcher d’essayer de les convaincre de rejoindre l’équipe nationale. Ce qui importe, c’est de savoir si, à l’instant T, le contexte leur permet de venir et s’ils ont envie de venir en sélection». Si son parcours en EN a pu être questionné, Hemdani a répondu avec brio aux possibles interrogations sur son lien avec l’Algerie.
Réponse en kabyle
Après avoir rappelé qu’il venait régulièrement en Algérie, sa réponse en kabyle au journaliste de la Chaîne 2 restera peut-être le moment le plus fin et le plus abouti de son premier grand oral. En une conférence, le nouveau coach de l’EN n’a évidemment pas dissipé tous les doutes sur sa capacité à diriger les Verts. Seuls le terrain, ses choix et les résultats lui permettront d’y parvenir. Mais l’ancien joueur des Glasgow Rangers a franchi ce premier obstacle avec une réelle aisance. Là où ses deux prédécesseurs s’étaient progressivement enfermés dans une communication plus rare pour l’un, plus tendue pour l’autre, le nouveau sélectionneur a pris le temps d’expliquer, de préciser et de répondre. Clair lorsqu’il a parlé de jeu, ferme lorsqu’il a délimité les responsabilités et serein face aux questions les plus piquantes, Brahim Hemdani a réussi son premier grand oral. Il lui reste désormais le plus difficile : faire en sorte que son équipe parle aussi bien que lui sur le terrain.
B. B.




