Bensaoula : « L’EN est bien prête pour attaquer le Mondial »

Publié le : 8 Juin 2026

Il est très rare que Tedj Bensaoula, le redoutable renard des surfaces de l’EN des années 1980, s’exprime dans la presse. Mais, exceptionnellement, il a accordé hier à Compétition un entretien dans lequel il évoque l’actualité de la sélection nationale et ses ambitions avant le Mondial 2026.

 

Pour avoir participé à deux phases finales de Coupe du monde (1982 et 1986), dans quel état d’esprit faut-il aborder la compétition qui débute la semaine prochaine ?

Pour tout joueur, c’est un honneur de disputer une Coupe du monde, c’est même le summum ! Mais ce que je recommande aux joueurs, c’est de ne pas se disperser, tant sur le plan mental qu’individuel. À cet effet, il faut savoir gérer ses émotions et se lancer des défis, même personnels, pour soi-même et pour le groupe avant tout.

 

Comme lors de la préparation du Mondial d’Espagne en 1982, l’actuelle sélection a réalisé de bons résultats en amical, se permettant même de battre les Pays-Bas sur leur terrain (0-1). Est-ce un signe encourageant avant d’attaquer le Mondial ?

Ah oui, ces bons résultats vont booster les joueurs et leur donner de la confiance. Par conséquent, ils aborderont les matches de la Coupe du monde comme il se doit. Comme on dit, ils prendront le taureau par les cornes. À ce sujet, il n’y a aucun doute : notre Equipe nationale est bien prête pour faire bonne figure aux États-Unis.

 

Arrivé il y a deux ans à la tête de la sélection, Vladimir Petkovic commence à récolter les fruits de son travail. Le pensez-vous ?

Dès qu’il a pris le poste de sélectionneur national, on savait qu’il avait une vision assez claire de notre équipe nationale, du joueur algérien, voire maghrébin en général. Il avait donc une idée précise de la mission qui l’attendait. Évidemment, en tant que visionnaire, il a tracé le chemin à suivre. Je pense qu’en étant parcimonieux dans nos jugements, on peut dire que le résultat est assez élogieux.

 

Son mérite est aussi d’avoir assuré la transition générationnelle avec l’émergence de plusieurs jeunes talents. Est-ce votre avis ?

Cette politique de travail va nous faire gagner du temps. D’ailleurs, avec l’émergence de jeunes joueurs talentueux, les anciens qui avaient pris de l’âge ou ceux qui avaient des soucis de santé se sont retirés d’eux-mêmes. En misant davantage sur les jeunes, Petkovic va travailler plus à l’aise. Et lorsqu’il partira, il laissera une ossature capable de durer jusqu’à dix ans.

 

En tant que grand connaisseur du football, quels sont les joueurs qui ont attiré votre attention en sélection ?

À la base, l’entraîneur national s’appuie sur tout le groupe et non sur un ou deux joueurs. Il suffit de regarder les derniers matches de la sélection pour s’en rendre compte. Avec lui, tous les joueurs attaquent et défendent à la fois. Parfois, on voit nos joueurs presser l’adversaire dans son camp pour l’empêcher de développer son jeu. C’est le football moderne qui l’exige et nos joueurs le font bien, en étant très appliqués sur le terrain.

 

La Coupe du monde sera le vrai test pour lui et l’équipe. Êtes-vous d’accord ?

Ça, c’est sûr. Nonobstant le décalage horaire, le climat à Kansas City est un facteur à prendre en considération. J’espère que ce problème sera réglé rapidement. On arrive dans un pays comme ça, on s’endort à 18 h ou 19 h pour se réveiller vers 3 h du matin. Tant qu’on n’a pas réglé l’horloge biologique, cela pose un problème pour la récupération.

 

Cela peut durer combien de jours ?

L’horloge biologique, c’est un vrai cas. Cela peut durer de trois à quatre jours. Pour l’avoir vécu lorsque j’étais joueur, le décalage horaire perturbe le sommeil. Cependant, une fois que la machine est lancée, on sera dans de bonnes dispositions, inch’Allah.

 

Après tout, l’objectif est d’être prêt pour la très grosse affiche face à l’Argentine…

Pour ce premier match, il y a deux phénomènes à prendre en compte. Le premier, c’est qu’après avoir perdu à la surprise générale contre l’Arabie Saoudite en 2022, les Argentins sont prévenus et entreront sur le terrain le 17 juin avec la ferme détermination de dominer la rencontre et de la gagner. Par contre, rien n’est acquis pour eux. Notre équipe vendra chèrement sa peau, j’en suis même certain.

 

C’est la particularité des joueurs algériens qui se surpassent toujours face aux grandes nations du football. Est-ce un motif d’optimisme pour surprendre les Argentins ?

Ça, c’est sûr. Nous l’avons vécu par le passé. Je dirais même que c’est dans l’ADN des Algériens de surmonter les défis et de se surpasser face à des adversaires de très haut niveau.

 

Pour ce faire, les joueurs doivent être au top. Or, dans cette équipe, certains éléments semblent en méforme. Nous pensons à Amoura qui ne marque plus comme lors des éliminatoires. Selon vous, où se situe le problème ?

Là, c’est le caractère qui entre en jeu. Et puis, n’oublions pas une chose : le corps humain connaît parfois des périodes de méforme. Il ne répond plus aussi bien sur le plan physique et la réussite n’est plus au rendez-vous. Tout s’enchaîne. Pour Amoura, qui est un bon attaquant, il a besoin, à mon avis, d’un déclic pour se libérer et retrouver son efficacité.

 

Contre les Pays-Bas, il avait manqué deux occasions de but…

Il est possible que lui et d’autres joueurs aient eu un problème d’appuis, car la pelouse était gorgée d’eau puisqu’il pleuvait sans cesse. Mais attention, les joueurs sont obligés de s’adapter à tous les types de terrain. Quand je jouais au Havre, si l’on constatait qu’un joueur n’arrivait pas à tenir sur ses appuis parce qu’il n’avait pas mis les crampons adéquats, il sortait de l’équipe. C’est pour cette raison que les joueurs testent la pelouse avant le coup d’envoi.

Chez moi, j’ai un sac rempli de crampons de tous genres, même ceux utilisés sur des terrains enneigés. Le joueur doit savoir quel type de crampons porter pour s’adapter à la pelouse. Donc, pour moi, parler aujourd’hui d’un problème d’appuis est un argument farfelu !

 

Après l’Argentine, l’EN affrontera l’Autriche et la Jordanie. Des matches plus ou moins abordables. Qu’en pensez-vous ?

Les Autrichiens ont quand même une idée assez précise du football algérien. En 1982, ils étaient venus à deux ou trois reprises observer nos matches et avaient bien étudié notre jeu. Aujourd’hui, avec les progrès de la technologie, plus rien ne se cache. Ils n’ont plus besoin d’espionner notre équipe comme à l’époque. La seule chose que je demande à nos joueurs, c’est de se rappeler le complot des cousins germains en 1982. Je pense que cela peut constituer une source de motivation pour l’actuelle génération afin de prendre sa revanche après le mauvais sort subi en Espagne.

 

La plupart de vos coéquipiers de l’époque souhaitent que la bande à Mahrez répare cette injustice 44 ans après !

Nous ne l’avons jamais digérée. Figurez-vous que nous avions gagné deux matches, contre l’Allemagne (2-1) et le Chili (3-2), ce qu’aucune équipe africaine n’avait réussi avant nous. Et pourtant, nous n’avons pas passé le premier tour. C’est anormal.

Après cette parodie, la FIFA a modifié le règlement en programmant les derniers matches de groupe à la même date et à la même heure.

 

Comme le prochain Algérie-Autriche (28 juin) sera le troisième et dernier match de poule, les éliminer serait-il le plus beau cadeau que les joueurs actuels pourraient offrir à votre génération ?

Absolument, on en rêve même ! Imaginez tous les efforts et sacrifices consentis pour nous qualifier au Mondial 1982, puis remporter deux matches en phase finale, avant de tout voir s’évaporer à cause d’une combine entre l’Allemagne et l’Autriche. Nous allons prier pour que notre sélection leur fasse subir le même sort le 28 juin. Ainsi, ils se souviendront toute leur vie de l’Algérie et comprendront qu’il existe toujours une justice divine.

 

En 1982, vous aviez brillé avec un but et une passe décisive contre le Chili alors que vous reveniez d’une année d’indisponibilité à la suite d’une hépatite virale contractée au Mali. Un exploit rarissime qui continue de faire parler…

Tout cela fait partie du mental du joueur. Il y a aussi autre chose : pendant la préparation du Mondial, j’avais perdu mon père. J’ai quitté le stage en urgence pour assister à son enterrement. Trois jours plus tard, voyant que j’étais encore au pays, ma défunte mère m’a dit : « Mon fils, tu n’as rien à faire ici. Rejoins la sélection et continue ton travail, advienne que pourra. » Malgré toutes ces mésaventures, j’avais un mental d’acier pour rebondir. Il faut aussi remercier le défunt Mahieddine Khalef qui m’accordait, ainsi qu’à ma famille, une totale confiance. Il faut rappeler que lors des matches de préparation précédant la Coupe du monde, j’avais inscrit cinq ou six buts en quatre rencontres. J’avais donc donné à Mahieddine Khalef les arguments nécessaires pour figurer parmi les 22 joueurs retenus.

 

Plus de 40 ans après, en tirez-vous toujours de la fierté ?

Grâce à Dieu, cela fait toujours partie de l’histoire de l’Equipe nationale. Avec la multiplication des médias et des réseaux sociaux, cette histoire se transmet de génération en génération.

 

M. Stitou