Moucer : « On veut former de vrais formateurs de jeunes »

Publié le : 17 Mars 2026

Ali Moucer occupe le poste de directeur technique national de la Fédération algérienne de football (FAF) depuis le 1er février 2025. Cet ancien footballeur amateur devenu entraîneur puis cadre technique à la Fédération française de football (FFF), à la suite d’une rencontre avec l’ex-sélectionneur  de l’Equipe de France Aimé Jacquet, est plus à l’aise avec ses dossiers qu’à parler de lui-même. Le DTN, fort de vingt-cinq années d’expérience au sein de la FFF, où il a exercé à différents échelons : départemental, régional puis national, a mis ce parcours dense, forgé dans la structuration et la rigueur, au profit du projet technique algérien. À la croisée de la formation, de la détection, du développement des jeunes et de la structuration des sélections nationales, sa mission dépasse largement le cadre des résultats immédiats. Ce bourreau de travail, davantage habitué aux réunions techniques et aux plannings millimétrés qu’aux projecteurs médiatiques, aborde l’exercice de l’entretien avec une tension légèrement perceptible. C’est dans son bureau du premier étage d’un bâtiment du Centre technique de Sidi Moussa, le même où se regroupent les Verts, qu’il a accueilli Compétition pour un entretien exclusif. Le discours se fait précis et profond, posé et animé par une réelle conviction. Derrière la retenue initiale, on découvre un technicien passionné par la formation et le développement. Dans cet entretien, le DTN nous livre sa vision de l’avenir du football algérien : détection, formation, compétition. Il fait également le bilan après un an à la tête de la direction technique.

 

Bonjour Ali Moucer. Un an après votre prise de fonction, quel bilan faites-vous ?

Le bilan reste encore mesuré, car une grande partie de cette première année a été consacrée à la prise de fonction et à la mise en place des différentes sélections. À mon arrivée, l’organisation n’était pas totalement structurée, notamment au niveau des staffs. Il a donc fallu opérer un certain nombre de recrutements, ce qui m’a demandé du temps.

Parallèlement, j’ai pris le temps de réfléchir aux orientations stratégiques à mettre en place. Nous avons construit plusieurs outils pour structurer notre travail et en assurer le suivi. Le recul est encore court, mais les premiers retours sont encourageants. Concernant la formation, le bilan est très positif. Nous avons beaucoup travaillé dans ce domaine : une grande partie des cursus a été rénovée, une nouvelle formation a été créée et une approche plus moderne a été introduite dans la formation des entraîneurs. Le chantier est toujours en cours, mais les avancées sont significatives.

Du côté des sélections, des staffs complets ont été constitués et les équipes commencent à prendre forme. Elles produisent déjà des contenus intéressants. Nous travaillons avec les sélectionneurs sur l’élaboration d’un projet de jeu pour les sélections nationales de jeunes.

Il ne s’agit pas d’imposer un modèle rigide et fermé, mais plutôt de définir des orientations fortes. L’objectif est de mettre en valeur les spécificités du football algérien : la créativité, la technique et le jeu vers l’avant.

Toutefois, le projet de jeu ne peut pas se limiter à l’aspect offensif. L’équilibre défensif est tout aussi essentiel. Le football moderne exige une maîtrise des deux dimensions. Nous voulons donc structurer un cadre commun, tout en laissant aux sélectionneurs la liberté d’y apporter leur vision et leur sensibilité.

 

Quel est concrètement le rôle d’un DTN ?

Le premier rôle est de piloter une équipe technique. Je ne travaille pas seul : il y a des entraîneurs nationaux qui ont la responsabilité de la formation des entraîneurs, par exemple, puis il y a des sélectionneurs qui sont en charge des différentes sélections.

Ensuite, il s’agit de définir des orientations de travail, aussi bien en matière de formation que pour les différentes sélections. Cela passe notamment par le développement et la structuration des projets.

Il faut ensuite mettre en place un ensemble d’actions concrètes et proposer au Bureau fédéral un plan d’action détaillé sur ces différents axes. Enfin, il convient d’assurer le suivi du bon déroulement de ces activités, d’en établir des bilans réguliers et, si nécessaire, de réorienter les actions engagées.

C’est un travail global, transversal, qui demande une vision d’ensemble.

 

Cette saison, la Fédération et la Ligue de football ont obligé les clubs professionnels à avoir cinq joueurs U21 sous contrat avec un minimum de temps de jeu. Que pensez-vous de l’application de cette règle par les clubs ? Et que répondez-vous aux personnes qui y sont opposées, arguant que c’est un handicap à la compétitivité des clubs algériens, notamment sur la scène continentale ?

Avant d’aller sur ce point précis, l’expérience que j’ai m’a fait constater que le football a progressé parce qu’on a mis des obligations. En Europe, c’était pareil. Spontanément, les clubs n’auraient pas forcément développé autant d’équipes de jeunes. Ils auraient pu n’avoir qu’une seule équipe et jouer la compétition avec elle.

Donc le football se construit par des obligations. Il faut que les clubs l’acceptent, mais il faut aussi de l’accompagnement. Nous accompagnons nos clubs, déjà en formant les entraîneurs, en proposant une activité régulière, en mettant en place des sélections, mais les clubs professionnels ont une mission : former les joueurs de demain.

 

Comment expliquer que des jeunes de 17 ou 18 ans jouent dans les grands championnats européens et que nous n’y parvenions pas ici ?

Il faut se poser la question. Nous avons des centres de formation. Il y a peut-être encore du travail à faire dans leur structuration. Mais si les joueurs arrivent à 15 ans et qu’ils ont trois ans de formation, ils devraient être en mesure, je ne parle pas de tous, mais trois, quatre ou cinq joueurs par génération devraient être capables de s’entraîner avec les professionnels et de jouer avec eux.  Il n’y a pas de raison qu’ailleurs, dans des championnats plus relevés que le nôtre, ils y parviennent et que nous n’y parvenions pas. Après, je comprends que cela puisse parfois être compliqué. Mais aujourd’hui, les résultats sont plutôt positifs de ce côté-là. En termes de participation et de temps de jeu accordé aux jeunes, on est plutôt pas mal. Et on continuera de les aider pour que cela perdure.

 

Comment ?

Cette année, on a lancé une formation pour les DTS (directeurs techniques sportifs). Mais dès la saison prochaine, on espère la finaliser assez rapidement et proposer une formation pour les entraîneurs des centres de formation, une formation « Élite Jeune ».

Ce sera sans doute l’une des plus exigeantes, ou en tout cas l’une des plus riches en termes de contenus. Ce qu’on veut vraiment, c’est former de vrais formateurs de jeunes. Voilà.

C’est peut-être ce qui nous manque aujourd’hui dans notre processus. Quand on passe trois ans avec un jeune, surtout si on a sélectionné les meilleurs, on doit être en mesure de les amener vers le football professionnel.

 

Yakoub Gassi et Moslem Anatouf (MCA) sont deux des U21 qui s’affirment le plus dans notre championnat. Ils sont issus de l’Ancienne académie fédérale de Sidi Bel Abbès, aujourd’hui fermée. Est-ce que la FAF va relancer ses académies ?

Alors aujourd’hui, ce qu’on veut déjà, dans un premier temps, c’est réaffirmer l’importance qu’ont les clubs dans la formation des jeunes.

Le football amateur est là pour accueillir de la masse, mais aussi pour former les jeunes qui évoluent dans les championnats de jeunes. Pour cela, il faut des entraîneurs compétents. Ces jeunes doivent ensuite alimenter nos centres de formation. Des centres de formation, on attend beaucoup d’eux, même s’ils ont encore besoin de progresser. Aujourd’hui, ils savent qu’il y aura cette obligation de faire jouer des jeunes en professionnel. Donc, logiquement, ils vont mettre encore plus d’application dans la formation des meilleurs pour qu’ils puissent être compétitifs au plus haut niveau. Ensuite, on a notre plan national de détection qui se met en place en lien avec les directeurs techniques régionaux. On s’appuie beaucoup sur les ligues régionales, parce qu’elles sont aujourd’hui pleinement impliquées dans la politique nationale. Elles font un premier travail de prospection, puis nous identifions les meilleurs profils. On les réunit lors de tournois finaux, sur des stages nationaux. Les meilleurs rejoignent ensuite les sélections nationales. Et éventuellement, pourquoi pas demain, regrouper une partie de ces jeunes au nouveau centre technique de Tlemcen. On en parle, ce n’est pas encore finalisé, mais ce sont des pistes qui peuvent venir en complément du travail des clubs.

 

Vous avez mené une vaste opération de détection dans le Grand Sud récemment, quel était son objectif ?

Effectivement, dans notre plan de détection, cette année, par rapport à la saison dernière, le président Walid Sadi a souhaité qu’on mène une opération spécifique pour le Sud.

La DTN, dans sa globalité, s’est déplacée. On a organisé des opérations à Adrar, à Tamanrasset et à Béchar. Sur ces quatre sites, on a observé plus de 2 000 enfants, nés en 2013 et, pour certains, en 2012.

L’objectif était vraiment de prendre en compte la particularité du Grand Sud. Les distances sont importantes et rendent parfois les regroupements compliqués, même si des DTN locales travaillent déjà sur place. Notre présence a permis de mobiliser tout le monde. On a effectué une première phase en décembre, puis on est retournés en février pour affiner la détection. À l’issue de cela, on a mis sur pied deux sélections composées d’enfants du Sud, notamment de Béchar et des autres wilayas concernées. Ces deux groupes viendront à Oran fin mars pour participer au Tournoi des académies U13. L’idée est de renouveler régulièrement ce type d’opération. Notre volonté, et celle du président, c’est que tous les enfants, où qu’ils se trouvent en Algérie, puissent être observés, identifiés, suivis et, éventuellement, orientés vers les meilleures structures de formation.

 

Plus globalement, que pensez-vous du vivier national ?

Quand j’étais en fonction à la FFF en sélection de jeunes, j’ai eu dès la première année un phénomène comme Hatem Ben Arfa ou encore Kylian Mbappé, et d’autres grandes figures du football actuel. Je sais ce qu’est un joueur de référence, ce qu’est le très haut niveau. Cela m’aide aujourd’hui à identifier le potentiel des jeunes que j’observe ici. Lors du tournoi des académies U13 à Oran, j’ai constaté un niveau comparable à ce que j’ai connu ailleurs, en termes de qualité individuelle. En revanche, la différence se situe dans la quantité : là où j’étais habitué à voir 70 à 80 % de joueurs de très haut niveau dans certaines finales, ici nous sommes plutôt autour de 20 %. C’est un axe de progression important. Plus les catégories avancent en âge, plus l’écart se creuse.

 

Pourquoi ?

Ce n’est pas une question de talent, c’est une question d’entraînement. En Europe, les enfants intègrent un club dès 6 ans. Ici, beaucoup commencent à 13 ou 14 ans. Or, entre 6 et 12 ans, les progrès en motricité sont fondamentaux, c’est la base de la technique. Jouer dans la rue ou à l’école permet de progresser, bien sûr, mais cela ne remplace pas un encadrement en club. C’est pour cela que nous avons encouragé la création d’écoles de football au sein des clubs. Certains l’ont déjà fait. Il faut que cela se généralise pour permettre aux enfants de commencer plus tôt.

L’autre facteur clé de progression, ce sont les compétitions. Pour qu’elles soient formatrices, chaque match doit être exigeant. Si une équipe ne rencontre que deux ou trois matches difficiles dans la saison, les joueurs ne sont pas poussés à se dépasser.

Nous devons donc augmenter le nombre de matches à haute intensité. Pour homogénéiser les niveaux, il faut parfois parcourir de longues distances. Or, à cet âge, la priorité reste l’école et la sécurité. Faire 500 ou 600 kilomètres pour un match de jeunes n’est pas sans risque. Si les clubs pouvaient engager deux ou trois équipes par catégorie, cela permettrait d’avoir plusieurs niveaux de compétition en proximité. J’entends aussi les difficultés des clubs, mais c’est un chantier indispensable si nous voulons élever durablement le niveau.

Une réforme plus globale des compétitions est en préparation et sera prochainement présentée aux clubs.

 

Vous avez confié les rênes des U16 et des U23 à deux anciens internationaux sans grande expérience en tant qu’entraîneurs principaux. Peut-on connaître les raisons ce choix ?

On a deux profils de sélectionneurs chez les jeunes. D’abord, des entraîneurs très expérimentés. Je pense à Amine Ghimouz (U17) et Razik Nedder (U20), qui ont un parcours d’entraîneurs confirmés.

Ensuite, on a des profils avec un parcours de joueurs important, qui ont ensuite suivi leur formation d’entraîneur et qui sont diplômés, comme Ziani.

C’est cet équilibre entre ces deux profils que l’on recherche. C’est comme ça que l’on obtiendra les meilleurs résultats. Avec les sélections nationales, l’entraîneur doit impacter les joueurs très rapidement, parce qu’on ne les a pas longtemps. Quand un joueur arrive et qu’il a en face de lui quelqu’un qui a été international, automatiquement, cela capte l’attention. Les joueurs sont plus attentifs, plus impliqués.

Et je crois que c’est aussi le rôle d’une fédération de permettre à ces anciens internationaux de prendre en charge des sélections de jeunes. Pour une sélection A, le débat pourrait être différent. Mais pour les jeunes, à partir du moment où ils ont été formés et diplômés, cela a tout son sens.

 

N’avez-vous aucune inquiétude, alors que les échéances sont proches pour les U23 qui vont devoir dès cette année tenté de se qualifier pour la CAN 2027 ?

Nous, on a confiance en eux. C’est vrai que les échéances sont très proches, mais je suis sûr qu’on aura une équipe compétitive. Une DTN ne peut pas avoir qu’un objectif à court terme, même si dire qu’on ne se soucie pas des échéances qui arrivent, ce serait mentir. On s’applique à fond pour obtenir des résultats dès maintenant.

Mais le travail, c’est surtout d’organiser les choses pour que, dans deux, trois ou quatre ans, on ne se pose même plus la question de la qualification. L’objectif, c’est que nos sélections de jeunes soient présentes régulièrement dans les grandes compétitions.

 

Pour finir, qu'avez-vous pensé du tournoi U16 UNAF du mois dernier à Tunis ?

Oui, j’ai observé les matches, certains au stade, vu que j’avais une réunion avec l’UNAF à Tunis au même moment. Le bilan est très positif. C’était le premier rendez-vous pour nos jeunes et on a des garçons de très bon niveau. Karim Ziani a fait un gros travail. On est partis des détections d’Oran, puis on a affiné le groupe en le renforçant avec des joueurs qui n’étaient pas présents au départ. Cela montre aussi que la détection doit être faite correctement : il y a toujours des joueurs qui passent au travers, et j’ai sensibilisé les superviseurs sur ce point. En peu de temps, Ziani a mis sur pied une sélection intéressante. On a fini deuxièmes, un peu surpris par la Tunisie, mais c’est encourageant. Je suis très satisfait de la sélection U16. C’est une équipe qui va continuer à progresser et qui nous donne confiance pour la suite.

 

B. B.