Petkovic-Morandi : quand la langue n'est plus le seul mur
Analyse de terrain : Kansas City, San Francisco et Vancouver
Un 2-0 qui ressemble à un aveu. Éliminés pour la deuxième fois consécutive dès un tour à élimination directe, les Fennecs quittent une nouvelle fois le grand rendez-vous avec l'impression tenace que le plafond n'a jamais été tactique, mais humain. On peut refaire cent fois l'organigramme des systèmes de jeu, soupeser le 4-3-3 contre le 3-5-2, chercher la faute dans un pressing mal réglé : à un moment, il faut regarder ailleurs. Il faut regarder le banc, les pauses fraîcheur, les visages. Et ce qu'on y voit depuis deux campagnes n'est pas un problème de schéma, c'est un problème de transmission.
Le pari sans avant-centre, ou la surprise en trop
On croyait avoir enfin une colonne vertébrale stable, un onze qui ne changeait plus de squelette d'un match à l'autre. Erreur. Face à la Suisse, Petkovic est revenu à ce qu'il sait faire de mieux depuis son arrivée : surprendre son propre vestiaire. Aligner Ibrahim Maza en faux numéro 9, c'est prendre le risque d'étouffer le jeune milieu offensif, livré seul face à une défense suisse jamais réellement fixée ni inquiétée. Manuel Akanji n'a d'ailleurs pas caché son soulagement après coup : les dernières sorties algériennes s'étant toujours jouées avec un vrai attaquant de pointe, l'absence de référence dans la surface a fini par jouer en faveur des Suisses. Un cadeau tactique de plus, offert par un sélectionneur qui semble confondre imprévisibilité et instabilité.
Ce non-verbal qui en dit plus que les micros d'après-match
Mais le vrai symptôme n'est pas sur le tableau tactique, il est dans ces trois minutes que la FIFA accorde toutes les demi-heures. C'est là, dans cet huis clos de quelques secondes, que se joue la vraie autorité d'un sélectionneur. Et c'est précisément là que le bât blesse.
À la 70e minute contre l’Argentine après le deuxième but de Lionel Messi, notre caméra photo s'attarde sur le visage du capitaine lors de la pause fraîcheur : perplexité totale, non-verbal éloquent, consignes qui semblent ne jamais atterrir. Ce n'est pas un instant isolé. Contre la Jordanie, lors du match nul 1-1, le coach reste en retrait pendant près de la moitié du temps qui lui est imparti, laissant les joueurs s'auto-organiser sur le terrain.
La scène la plus parlante reste sans doute celle-ci. 70e minute, face à la Suisse pause fraîcheur. Nous avons aperçu depuis le terrain Rayan Aït Nouri se trouve trop loin du banc pour que Petkovic vienne lui glisser une consigne à l'oreille : alors le sélectionneur hausse la voix depuis sa ligne et lui fait signe de se rapprocher. L'arrière gauche de Manchester City ne bouge pas d'un centimètre : il relève simplement la tête et hausse le menton, comme pour dire « vas-y, parle, je ne viendrai pas à toi ». Il écoute la consigne criée d'une oreille distraite, puis tourne le dos à son sélectionneur dès que le monologue s'achève, sans un mot, pour aller retrouver Fares Chaïbi et se plaindre de ce qu'il vient d'entendre. Amine Gouiri, en voyant les deux joueurs tête baissée en pleine discussion, s'approche à son tour non pas pour relayer ou clarifier la consigne du coach, mais pour rassurer ses coéquipiers d'un geste de la main, comme pour leur signifier qu'il ne fallait pas s'en formaliser.
Cette séquence de quelques secondes résume, à elle seule, l'ampleur du problème. Un joueur qui refuse de se déplacer vers son sélectionneur, qui écoute par obligation plus que par conviction, qui tourne le dos une fois la consigne lâchée : voilà l'image d'une autorité qui ne circule plus. Dans un vestiaire où le message passe, un joueur va vers son coach ; ici, c'est le contraire qui s'est joué sous nos yeux, et personne dans l'encadrement n'a semblé s'en soucier sur l'instant.
Ce ne sont pas des détails anecdotiques. Un ancien adjoint du sélectionneur suisse, Vincent Cavin, avait un mot pour ce genre de scène : du « chaos organisé ». Sauf qu'ici, l'organisation semble avoir déserté le chaos.
Un cercle qui ne se referme jamais
Là où d'autres bancs de touche fonctionnent en cercle, l'encadrement algérien donne l'image inverse : une info qui part du banc et qui se dilue avant d'arriver sur le terrain. La barrière de la langue, n'est en réalité qu'un symptôme parmi d'autres. Le vrai mur est ailleurs : c'est l'incapacité du staff, Petkovic en tête mais Davide Morandi tout autant, à installer un langage commun, un système de relais qui survit à l'absence physique du sélectionneur sur la pelouse.
Gérer 26 hommes, ce n'est pas gérer un tableau blanc
Le fond du problème tient en une question simple : si, au moment précis où il faut réajuster à la volée, remotiver un groupe fatigué ou recadrer un joueur en perte de repères, un sélectionneur ne parvient pas à toucher la corde sensible de ses hommes, toute la mécanique tactique construite en amont devient accessoire. On peut avoir le meilleur plan du monde sur un tableau blanc ; s'il ne passe pas la barrière du terrain au moment où le money-time l'exige, il ne sert à rien.
C'est peut-être là l'angle le plus dérangeant de cette élimination : ce n'est pas tant le manque d'idées qui a coûté cher à l'Algérie, mais le manque de courroie de transmission entre ces idées et les hommes censés les exécuter sous pression. Un sélectionneur qui n'arrive pas à lire son vestiaire dans le money-time perd, avant même le match, la bataille la plus importante : celle de la confiance et de la clarté. Et quand ce constat se répète sur deux compétitions majeures consécutives, il ne s'agit plus d'un incident de parcours, mais d'une limite structurelle du duo Petkovic-Morandi à sa fonction.
Le staff technique pourra toujours pointer du doigt le manque de réalisme offensif ou les largesses défensives. Mais les images ne mentent pas : dans les moments qui comptent, les regards perdus sur le terrain en disent parfois plus long que n'importe quelle statistique.
K.S